Version audiodécrite de Dossier 137 : « Que le film respire ! »
Publié le 24 mars 2026.
Cette année, le Marius de l’audiodescription a été remis à Katia Lutzkanoff, autrice et interprète, Nasredine Nasli-Bakir, collaborateur aveugle, pour la version audiodécrite (VAD) du film Dossier 137 de Dominik Moll. Hugo Corbel, ingénieur du son, a également contribué à cette version réalisée chez Polyson.
Nous avons rencontré les trois lauréats, afin de les interroger sur leurs métiers, leur pratique de l’audiodescription, et les défis qui se sont posés pour Dossier 137.
Katia Lutzkanoff est autrice et comédienne. Elle travaille avec Nasredine Nasli-Bakir sur des versions audiodécrites depuis 13 ans. Hugo Corbel est technicien son chez Polyson, en charge de l’enregistrement et du mixage en post-production. Pour Dossier 137, il s’agissait de sa première version audiodécrite.

Retour d’image : Katia, votre travail avait déjà été récompensé par le Marius avec La nuit du 12 de Dominik Moll, en 2023. Ce prix a-t-il changé des choses dans votre travail ?
Katia : Oui, ce prix m’a permis de m’affirmer dans le métier, car jusque-là, je n’avais travaillé que pour un seul studio de post-production, et j’avais très peu de retour sur mon écriture. Le Marius a été comme une reconnaissance et une légitimité dans mon travail. Je suis également très contente de l’avoir cette fois-ci pour Dossier 137, avec Nasredine qui est mon collaborateur depuis le tout début. C’est une belle opportunité pour moi de le remercier grâce à ce prix.
Quel est votre avis sur la qualité de l’audiodescription au cinéma depuis ces dernières années ?
Katia : La qualité a augmenté, et il y a de très bons auteurs. Maintenant je crains que ça ne soit plus le cas dans les années à venir, pour différentes raisons. La première, financièrement, ça devient difficile pour les laboratoires, ils sont en train de réduire leurs coûts. Deuxièmement, la multiplication des formations n’a pas arrangé les choses. Il y a beaucoup de jeunes auteurs et les laboratoires vont davantage favoriser une prestation moins chère au détriment de la qualité.
Nasredine : Comme l’audiodescription est maintenant obligatoire, certains laboratoires jouent le jeu, et donc effectivement il y a de la quantité. Mais la qualité reste quand même moins présente. En tant que spectateur je le ressens. Au cinéma encore, les audiodescriptions sont travaillées, mais à la télévision, c’est catastrophique. Je parle surtout des émissions, des programmes télévisés. Sur les plateformes de streaming, l’accès reste également limité.
Lorsque vous travaillez sur une audiodescription, quel est l’élément du film qui vous guide en priorité dans votre écriture : la bande-son ou l’image ?
Katia : La première fois que je regarde un film, ce sont surtout mes yeux qui travaillent. Je fais du repérage. Puis, au moment où je me mets à travailler, j’aime beaucoup jouer avec la bande-son et l’articuler avec mon texte. Sur cette deuxième partie, c’est plus le son qui me guide.
Dossier 137 est un film d’enquête qui nous plonge dans une procédure judiciaire, ce qui implique de nombreuses scènes de dialogues (auditions, interrogatoires, procès-verbaux…). Comment ce parti pris du réalisateur vient-il guider vos choix ?
Katia : Presque malgré moi. Le fait que j’ai peu de place, puisqu’il y a beaucoup de dialogues, m’oblige à créer des phrases courtes, incisives, et ce choix participe davantage à la pression qu’apporte le film. A priori, ça paraît facile : ils sont deux personnages dans un bureau. Mais, la complexité se fait quand ces personnages regardent des vidéos. Il faut alors décrire ce qui se passe dans la vidéo et décrire les personnages qui regardent cette même vidéo, avec peu de place pour le texte. En général, je fais 20 minutes de film en une journée. Pour Dossier 137, si je faisais 10 ou 15 minutes c’était bien. Il faut que je cherche à caler mon texte précisément, ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Cet exercice prend du temps.
Le réalisateur utilise différentes formes de vidéos (archives, caméra de surveillance, smartphone…). Avez-vous cherché à traduire cette diversité d’images et leurs esthétiques ?
Katia : La plupart du temps je n’ai pas pu. Par exemple, j’ai écrit « Rémi filme avec son portable ». Je ne sais pas si les non-voyants savent que lorsque l’on retransmet un film qui est réalisé sur un téléphone c’est juste un rectangle vertical au milieu de l’écran noir. Mais j’ai dû aller à l’essentiel. Cette description plus précise, j’espère que je pourrais la faire dans un prochain film.
Nasredine : Dans ce passage, on entend que c’est une vidéo car le son est différent. Katia va juste préciser avec quel outil est diffusé le son. Ensuite, il faut aussi s’adapter à tous les non-voyants ; ceux qui sont aveugles de naissance et ceux qui ont perdu la vue.

Quelles scènes étaient les plus difficiles à audiodécrire pour Dossier 137 ?
Nasredine : Je pense à un passage plus compliqué durant lequel une même question est posée à plusieurs personnages. Il y a un montage croisé. Il fallait que l’on comprenne que visuellement ça ne se passe pas dans la même salle, que ce ne sont pas les mêmes personnes qui sont interviewées et les mêmes personnes qui posent les questions.
Katia : J’ai réussi à dire en amont que plusieurs enquêteurs, chacun dans leur bureau, interrogent des personnes à tour de rôle. Pour son premier film en audiodescription, Hugo a été servi ! Il y avait beaucoup de travail sur les calages.
Hugo : Pour moi, l’enjeu était surtout de ne pas déborder sur les paroles. Mais, sur ce genre de séquence d’interviews alternées c’est très compliqué, car les paroles s’enchaînent. On a fait plusieurs prises avec Katia qui, au fur et à mesure, relisait plus vite. Après l’enregistrement, on est amené à recaler des choses sur la voix de l’audiodescription. On retire par exemple des respirations ou quelques petits silences…
Êtes-vous parfois amené à accélérer la voix de l’AD ?
Hugo : Non, pas sur ce film-là. Pendant l’enregistrement, on entend tout de suite quand l’audiodescription chevauche les paroles. Katia sait quels sont les moments où elle doit dire son texte vite et on y est très attentif. Généralement ce n’est pas nécessaire d’accélérer et il est plus simple et naturel de le redire. Ça peut arriver d’avoir recours à ce genre de procédé lors du mixage, sur des fins de mots lorsqu’on est vraiment battu et qu’on ne l’a pas entendu avant, mais c’est très rare.
Katia : Quand je me réécoutais, je trouvais que parfois je parlais beaucoup trop vite, mais depuis que mes amis non-voyants m’ont dit qu’ils écoutent leurs messages téléphoniques en vitesse x1,7, je crois que ça ne les dérange pas (rires).
Nasredine : Non, ça ne nous dérange pas du tout. J’écoute des audios rapidement, c’est une question d’habitude.
En termes d’esthétique, y a-t-il des aspects sur lesquels vous vous êtes plus particulièrement attardés ?
Katia : Je pense au passage avec la mère, à la fin quand elle regarde des vidéos de chat pendant que son fils fait ses devoirs… Le passage est émouvant. Quelques plans de Saint-Dizier, le baraquement des gilets jaunes… Même s’il y avait peu d’éléments visuels, il s’agissait d’ambiances que je me suis attachée à bien transmettre.
Nasredine : La scène que je trouve super, c’est celle du supermarché. Il y a du mouvement, de l’esquive, une poursuite à travers les rayons… Là, on est dans le film ! Ce que je trouve bien avec Katia, c’est qu’elle a toujours une attention au décor, aux paysages. Elle arrive à nous transmettre une ambiance, à nous faire ressentir une sensation d’évasion… Ces choses me manquent dans certaines audiodescriptions où c’est comme si nous avions les personnages sans le décor.
En audiodescription, il s’agit de ne pas faire entrer le spectateur dans la construction du film, faire passer l’esthétique d’un film sans donner d’indication technique. Ici, il y a un choix qui m’a interpellé : au début du film, vous dites, « Une bande-son rend palpable l’extrême tension que dégage les clichés qui défilent » ? Pouvez-vous nous expliquer ce choix ?
Katia : Je suis contente que tu me poses cette question. Je l’ai écrit de cette manière car sans l’image, la bande-son peut nous faire penser qu’il s’agit d’une vidéo, et non de photos qui défilent. Le spectateur non-voyant entend la bande-son, et j’ai beau décrire que ce sont des photos, il peut oublier au fil de la séquence et penser que la photo prend vie, que cela devient une vidéo. Si tout de suite je le précise, le spectateur profite de la bande-son et des images, sans se poser de question. Quand il peut y avoir des doutes, je privilégie la compréhension, surtout avec des films de cette allure. Tous les interdits sont un peu faits pour être contournés quand ça a du sens. Ici, il y en avait. Sinon, je respecte le guide de l’audiodescription et ce que l’on m’a appris au maximum.

Comment s’est passée l’étape de relecture ?
Katia : Nasredine et Dominik Moll ont fait la relecture avec moi. En général, quand j’ai un interlocuteur ça me prend 3 heures. Ici, ça nous a pris le double. Pour cette étape, je lis le texte en direct pendant que le film passe sur un écran, dans une salle chez Polyson. Nasredine découvre le film, et Dominik connait son film mais ne sait pas ce que j’ai écrit. Je ne dis pas que j’ai travaillé plus rigoureusement que sur les autres films mais de savoir que le réalisateur allait être présent, c’était une pression et une attention particulière. Ce qui m’a surprise, c’est que La Nuit du 12 était sa première participation à une audiodescription, et qu’entre-temps, trois ans se sont écoulés. Or, il est arrivé, et d’emblée il a fermé les yeux. Il était très à l’écoute, et m’a aidé à régler ma partition. Il enlevait des choses, en remettait, notamment des accents sur les émotions des personnages.
Nasredine : Ici, c’est intéressant puisque Katia est entre nous deux, et nous avançons pour le bien du film. Nous étions souvent d’accord sur les changements à apporter.
Katia : Plus que d’apporter de gros changements, je crois que ce que l’on fait c’est peaufiner. On a ajouté des choses qui donnent du relief. Plusieurs fois, j’ai été contrainte d’enlever des parties, car je peux parfois avoir tendance à surcharger l’audiodescription d’informations. Le réalisateur et Nasredine m’ont fait comprendre qu’il fallait que le film respire ! Par exemple, j’étais très frustrée dans un passage où le personnage parle d’un procès-verbal tandis qu’à l’image on va chercher un des suspects chez lui. Je n’avais pas assez de place pour glisser l’information, mais c’est avec la bande-son que les spectateurs non-voyants finissent par le comprendre.
Vous arrive-t-il de travailler avec d’autres réalisateurs qui s’impliquent dans la réalisation de la VAD ?
Katia : Avec Polyson, c’est de plus en plus fréquent, car ils proposent aux réalisateurs de participer. Il y en a plusieurs qui acceptent. Certains sont étonnés, car c’est souvent la première fois qu’on leur propose de faire une relecture. Généralement, ils sont dans la découverte, et ne disent pas grand-chose. Parfois, il y a beaucoup de coupes au montage de leur film ; il y a des choses qu’ils savent mais qui ne se voient pas à l’image. Donc ils nous demandent si on peut ajouter ces éléments. On leur explique alors que ce n’est pas le rôle de l’audiodescription. Mais la plupart du temps, ils sont très heureux de redécouvrir leur film avec un nouveau point de vue.
Au moment de l’enregistrement, qui se charge de donner les directions à suivre ?
Katia : Je pense que c’est moi (rires). Je peux demander à Hugo de refaire des prises car le ton ne me plait pas. Je me laisse porter par le film, et ça vient tout seul pour le placement des mots… Cependant, la collaboration avec Hugo est hyper importante, parce que quand je dis le texte je reste dans ma bulle et je peux parfois me tromper, en disant un mot tout en pensant à un autre. Il est aussi là pour pointer ces erreurs.
Hugo : La post-production de Dossier 137 s’est faite à Polyson, et j’ai travaillé sur ce film à plusieurs étapes. Entre autres, j’ai recalé et monté les bruitages. Ce film, je l’ai beaucoup vu, donc je le connaissais bien. Ce qui m’impressionne, c’est la manière dont Katia interprète l’audiodescription lors de l’enregistrement. Sur le générique et cet enchainement d’images avec les gilets jaunes, tu sens avec la voix de Katia qui décrit qu’il y a une sorte de tension, d’urgence… ça rajoute quelque chose au film.
Nasredine : C’est comme si on avait une amie à côté de nous, qui nous disait ce qui se passe. Elle a une voix chaleureuse et amicale en même temps.
Comment travaillez-vous la voix de l’audiodescription en termes de mixage ?
Hugo : Ce qu’on apprend à faire à Polyson, c’est qu’on mixe en écoutant d’une oreille la bande-son originale sur des enceintes, et de l’autre oreille avec un casque, la voix de l’AD. On fait en sorte que cette voix s’intègre à la bande-son et qu’elle ne soit pas une voix off qui te sorte du film. Dans Dossier 137, il y a beaucoup de séquences de bureau. C’est très calme, donc on ne va pas mettre la voix trois fois plus forte. À l’inverse, pour la scène du bowling, ça commence avec une musique très forte, durant laquelle il faut décrire beaucoup de choses. Dans ce cas, je vais augmenter le volume de la voix pour qu’elle passe au-dessus, sans toucher au mix 5.1 (qui est diffusé dans les enceintes des cinémas). En revanche, lorsque je vais faire la version AD pour la télé, je vais faire l’inverse et baisser légèrement le mix original. De manière générale, j’essaye aussi de faire en sorte que les spectateurs n’aient pas à modifier le volume de l’AD constamment.
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Dossier 137, de Dominik Moll
(Fiction, France, 2025, durée : 115 minutes)
Version audiodécrite réalisée par POLYSON, écrite et interprétée par Katia Lutzkanoff, en collaboration avec Nasredine Nasli-Bakir, avec la participation de Dominik Moll, enregistrée et mixée par Hugo Corbel.