« Carré 35 » en VFST et audiodescription

L’acteur Eric Caravaca est devenu cinéaste. Il livre une oeuvre documentaire bouleversante à la première personne, que l’on peut voir en salles de cinéma depuis le 1er novembre.

Carré 35, de Eric Caravaca
Documentaire (France-Allemagne-Quatar, 2017 / Durée 1h07)
Distribué par Pyramide films avec VFST et audio description.

« Carré 35 est un lieu qui n’a jamais été nommé dans ma famille ; c’est là qu’est enterrée ma sœur aînée, morte à l’âge de trois ans. Cette sœur dont on ne m’a rien dit ou presque, et dont mes parents n’avaient curieusement gardé aucune photographie. C’est pour combler cette absence d’image que j’ai entrepris ce film. Croyant simplement dérouler le fil d’une vie oubliée, j’ai ouvert une porte dérobée sur un vécu que j’ignorais, sur cette mémoire inconsciente qui est en chacun de nous et qui fait ce que nous sommes. » Eric Caravaca

Informations sur l’accessibilité

Séances VFST (version sourds et malentendants) annoncées sur cinest.fr

La version audiodécrite  peut être activée dans les salles équipées pour l’audiodescription ou du système Twavox 

Bandeau affiche du film

L’AVIS DU GROUPE DE VISIONNAGE

Pourquoi ce film ?

Ce documentaire intime dans lequel le comédien Eric Caravaca s’appuie sur des archives familiales et des entretiens pour révéler, sous forme d’enquête, le destin de sa sœur Christine décédée avec sa propre naissance, nous a frappé par la puissance de son sujet. Ce qu’il raconte a des échos psychologiques, mais aussi sociaux et politiques, qui parlent de notre rapport collectif au handicap et à la maladie. Dans l’ensemble, Carré 35 nous a tous ému par sa pudeur et sa puissance émotionnelle et par les résonances qu’il peut avoir avec nos histoires personnelles.

Le groupe de visionnage a décidé de le faire entrer au catalogue des films recommandés par l’association pour des ciné-débats :
« Ce film met le spectateur réceptif en état de sentir remonter en lui, en parallèle du récit singulier que le cinéaste déploie, ses propres passés enfouis, ses ancêtres inacceptables, les collaborations involontaires et les souffrances indicibles des générations familiales antérieures. » (D.M.)

La forme du film

Le cinéaste multiplie les formats d’images et les sources de celles-ci pour reconstituer un passé qu’on lui a caché.

« Le film se présente comme une enquête : lorsque Caravaca commence sa recherche à propos de sa grande sœur qu’il n’a pas connue, il ne sait pas ce qu’il va trouver. Il récolte des indices – documents administratifs, photos, vidéos – et interroge des témoins qui ont pu connaître cette époque. Le récit est bien orchestré, on suit le cheminement cathartique du cinéaste sans que celui-ci y mette trop de pathos ou de complaisance. Le sujet est puissant et peut résonner en chacun de nous » (Anna Marmiesse)

« Le montage image m’a beaucoup parlé. Eric Caravaca fait un bon usage de l’alternance d’archives familiales  et d’entretiens avec ses parents, en particulier sa mère, personnage clé du film, avant la mort de son père. Si ajoutent des plans filmés aujourd’hui pour le film. Dans le Maroc d’aujourd’hui, Eric Caravaca part à la recherche de ce qui peut combler un vide profond qui a marqué son enfance. Il filme des bâtiments de l’époque coloniale désertés, la courée d’une ancienne maison de ses cousins qui apparait sur une photo, le cimetière où se trouve la tombe de sa sœur oubliée, les rues, un abattoir abandonné en écho à des morts humaines qui n’ont jamais été reconnues et la plage où des enfants jouent comme lui dans ses films de famille, ou grelottent à la tombée du jour. » (Diane Maroger)

La question du déni

Le « personnage » qui nous a le plus frappé dans le film est la mère du cinéaste, qui n’arrive pas à admettre que sa fille Christine était trisomique. Elle est dans le déni non par rapport à la mort de l’enfant, mais par rapport à son handicap qu’elle n’a jamais pu accepter.

« Le film est dur, choquant car on a l’impression que le réalisateur Eric Caravaca force ses parents à lui raconter une période méconnue avec sa sœur ainée en les filmant … mais on peut comprendre combien c’est insupportable, pour lui, d’imaginer un fantôme dans sa famille et qu’il veut laisser la place à sa sœur aînée dans la famille. Voilà, il découvre que Christine était trisomique, souffrant d’une malformation cardiaque, la maladie bleue souvent liée au syndrome de Down. Les interviews avec la mère m’ont fait froid dans le dos. Quelle blessure tellement intense et très profonde ! » (Sébastien Picout)

« Je me suis demandée un temps si le film n’était pas trop violent avec le personnage de la mère en l’obligeant à dire des choses qu’elle n’avait pas envie de dire et en la faisant passer pour la « méchante ». Mais je trouve que Caravaca garde une forme de bienveillance, et le déni de la mère s’explique par des raisons sociales mais aussi psychologiques et familiales : lorsqu’elle était petite, on lui a caché pendant très longtemps le décès de sa mère. Ainsi, une culture du secret et du non-dit semble régner dans la famille et la dimension psychanalytique du film n’est pas à négliger : il y a comme une répétition de génération en génération que le réalisateur veut briser » (A. M.)

« La psychologie de la maman est très intéressante : on apprend qu’elle a changé de prénom plusieurs fois, ne souhaitant pas conserver une identité douloureuse, elle a voulu recommencé sa vie et a préféré ignorer son passé, refuser les traces de ce qui était arrivé. » (Vanessa Gorce)

« Ce déni s’incarne dans le film de manière très cinématographique, puisque le cinéaste part à la recherche d’une image qui lui manque : en effet, sa mère a préféré se débarrasser de toutes les photos et vidéos de Christine, et l’enquête de Caravaca a en partie pour but de combler ce trou, de mettre un visage sur l’enfant décédée » (A. M.)

Le handicap comme tabou

« J’ai longtemps été particulièrement touchée par le sujet des enfants dont le handicap est caché. Il existe encore des pays et même ici, des contexte familiaux où des enfants sont tenus à l’écart du regard extérieur soit parce que leyr famille en a honte, soit parce qu’ils sont nés dans une société non accessible, qui ne leur fait pas de place. Parallèlement, dans le cadre de mon activité de programmation à Retour d’image, j’ai visionné durant les dernières 15 dernières années beaucoup de fictions représentant des personnes trisomiques ou handicapées mentales et j’ai été frappée du sort fatal qu’il leur était souvent réservé dans la majorité des scénarios, jusqu’au début des années 2000. Comme si les cinéastes avaient une compulsion à vouer ces personnages que pourtant ils inventent, à une fin prématurée.
Le film de Caravaca est essentiel par rapport à ces thèmes mais il traite aussi d’autres dénis familiaux, de l’ordre de l’historique et du politiques. Ceci le rend encore plus fort, malgré sa forme modeste. » (D. M.)

« Le film aborde le thème du deuil inconsolable face à la mort d’une enfant mais pas seulement, il est aussi le sujet du déni total face au handicap mental ! L’annonce du handicap d’un enfant est certes toujours choquante pour les parents, le déni du handicap est terrible pour tout le monde, surtout pour les enfants handicapés mais là, l’enterrement d’une enfant handicapée dont la mère n’a jamais reconnu la trisomie, est atroce au plus haut point ! C’est comme vouloir effacer complètement l’existence de Christine, la petite fille trisomique en enterrant aussi son handicap, signe de honte et de culpabilité, pour l’ignorer à vie… » (S. P.)

Les implications politiques

Eric Cravaca convoque aussi des images qui inscrivent la « petite histoire » de sa famille dans la «grande histoire », à commencer par la colonisation puisque sa famille vivait à l’époque au Maroc alors sous domination française :

« Ce film nous rappelle la violence de la colonisation et des autorités françaises en Afrique du Nord. Ces images violentes contrastes avec les images de bonheur du mariage des parents du réalisateur qui reviennent plusieurs fois » (V. G.)

« Au sein de ce montage qui tresse ensemble de nombreux mensonges énoncés par sa mère et la révélation progressives de ce qui s’est réellement passé dans la vie de ses parents, l’apparition d’archives explicites de massacres commis par les français à la fin des guerres de décolonisation a quelque chose de bouleversant. » (D. M.)

Un non-dit du film a cependant frappé Diane Maroger, dans la séquence d’archives nazies montrant des enfants handicapés :

« L’usage par Caravaca d’archives historiques tirées de films allemands de propagande nazies pour illustrer l’eugénisme des année 30 m’a beaucoup gênée. Moins parce qu’il y a eu recours qu’à cause de la façon dont il l’a fait et des paroles qu’il a prononcées en off dessus. En entendant le cinéaste dire que les visages de ces enfants, certains trisomiques, d’autres encore plus atteints, étaient à ses yeux plein de vie, j’ai trouvé qu’il s’appropriait ces images sans les situer suffisamment, alors qu’on sait aujourd’hui que les enfants dans ces images tournées par des médecins étaient institutionnalisés afin de servir de cobayes scientifiques puis d’être envoyés en chambres à gaz.  J’aurais de loin préféré qu’à l’instar des images d’une petite fille trisomique que le cinéaste a tirées d’un livre récent (écrit par le père de celle-ci), qu’il a aimé, Eric Caravaca décrive comment et pourquoi il s’était procuré des archives historiques du 3eme Reich aussi mortifères. Le fait ne pas évoquer dans sa voix off, la démarche historique de mise à mort, massive et programmée, d’enfants handicapés sous le 3eme Reich, serait-il une pudeur du cinéaste du même ordre que les mensonges de sa mère ? Connaissant pour ma part le contexte de production ces images, l’omission est venue souligner de manière insupportable, la souffrance de la mise à mort involontaire, par sa mère, de la petite sœur d’Eric Caravaca. » (D. M.)

 

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